Entre la silhouette imposante de l’Hautza 1 306m et les formes plus douces de l’Elhorriko Kaskoa, le col d’Elhorrieta marque depuis des millénaires un point de passage privilégié entre la Basse-Navarre et la Navarre. Situé dans le massif frontalier qui sépare la vallée de Baïgorry du Baztan, non loin du col d’Ispéguy, ce col s’élève à 831 mètres d’altitude avec un paysage typique des montagnes basques, composé de vastes pâturages, de landes à fougères et de sommets arrondis façonnés par une longue tradition pastorale.
La situation d’Elhorrieta n’a rien de fortuit. Comme de nombreux sites mégalithiques des Pyrénées basques, le col se trouve sur un axe naturel de circulation fréquenté depuis la Préhistoire. Ces passages d’altitude constituaient des voies de communication essentielles entre les vallées et jouaient un rôle majeur dans les déplacements saisonniers des troupeaux lors des transhumances.
Cette relation étroite entre les espaces pastoraux et les monuments funéraires est l’une des caractéristiques les plus marquantes du mégalithisme pyrénéen. C’est dans cet environnement de montagnes ouvertes, où se croisent depuis des siècles hommes et troupeaux, que se cache un patrimoine archéologique exceptionnel : la nécropole des cromlechs du col d’Elhorrieta. Cet ensemble remarquable, parmi les plus importants du Pays basque, témoigne des croyances, des rites funéraires et de l’occupation ancienne des montagnes par les populations protohistoriques.
La nécropole du Col d'Elhorrieta 831m au pied de l'Hautza 1 306m
Un ensemble archéologique exceptionnel
La nécropole d’Elhorrieta rassemble plusieurs monuments mégalithiques répartis autour du col, entre les bornes frontières 101 et 102 qui matérialisent la limite entre la France et l’Espagne :
- quatorze cromlechs identifiés avec certitude ;
- deux tumulus ;
- un possible quinzième cromlech dont l’interprétation demeure discutée.
La concentration de monuments sur une surface relativement réduite témoigne d’une fréquentation durable du site pendant plusieurs siècles. Leur implantation le long de cette ligne de crête frontalière n’est probablement pas le fruit du hasard et reflète l’importance de ce passage dans les déplacements humains et pastoraux depuis la Protohistoire.
Contrairement à l’image populaire associée aux grands cercles de pierres britanniques, les cromlechs basques sont généralement de dimensions modestes. Leur diamètre varie le plus souvent entre deux et six mètres. Ils sont constitués de petites dalles dressées formant un cercle plus ou moins régulier autour d’un espace central.
Dans la tradition basque, ces monuments sont connus sous le nom de harrespil (« cercle de pierres ») ou parfois de baratze, terme populaire employé dans plusieurs vallées pour désigner ces anciens lieux de mémoire et de sépulture.
Cromlechs et tumulus cromlech du Col d'Elhorrieta
Découverte et recherches archéologiques
L’intérêt scientifique du site apparaît au milieu du XXe siècle grâce aux travaux du célèbre préhistorien basque José Miguel de Barandiaran, figure majeure de l’archéologie pyrénéenne.
En 1949, Barandiaran réalise une première description détaillée des monuments présents au col d’Elhorrieta. Ses observations permettent de reconnaître plusieurs cromlechs et un tumulus.
Les recherches sont poursuivies dans les décennies suivantes par Jacques Blot, médecin et archéologue passionné par le mégalithisme basque. Ses prospections systématiques enrichissent considérablement l’inventaire des monuments et contribuent à une meilleure compréhension de leur répartition dans les Pyrénées occidentales.
Les travaux de ces chercheurs ont permis d’intégrer Elhorrieta dans un vaste réseau de sites protohistoriques couvrant les montagnes du Pays basque français et de la Navarre.
Les cromlechs basques : une tradition funéraire originale
L’originalité d’Elhorrieta réside dans la nature même des monuments qui composent la nécropole.
Pendant longtemps, les archéologues se sont interrogés sur la fonction exacte des cromlechs. Les fouilles réalisées sur de nombreux sites comparables ont progressivement démontré leur vocation funéraire.
Au centre de plusieurs cercles de pierres ont été retrouvés :
- des traces de combustion ;
- des charbons de bois ;
- des fragments osseux humains brûlés ;
- parfois de petites urnes ou des coffres de pierre.
Ces découvertes montrent que les populations de l’époque pratiquaient l’incinération des défunts. Une partie des restes était ensuite déposée dans le monument, marquant symboliquement le lieu de mémoire.
Contrairement à d’autres traditions funéraires européennes, les dépôts d’objets accompagnant les morts sont extrêmement rares. Cette sobriété constitue l’une des particularités du monde protohistorique pyrénéen.
La nécropole du Col d'Elhorrieta 831m au pied de l'Hautza 1 306m
Une chronologie s’étendant sur plus d’un millénaire
Les études archéologiques situent l’utilisation des cromlechs basques entre le Bronze moyen et la fin du second âge du Fer.
Cette période couvre approximativement :
- le Bronze moyen et récent (vers 1600–800 av. J.-C.) ;
- le premier âge du Fer (vers 800–450 av. J.-C.) ;
- le second âge du Fer (vers 450 av. J.-C. jusqu’au changement d’ère).
La longue durée d’utilisation de ces monuments témoigne d’une remarquable continuité culturelle dans les montagnes basques.
Alors que les grands dolmens appartiennent principalement au Néolithique, les cromlechs représentent une tradition beaucoup plus récente, développée dans des sociétés déjà familiarisées avec la métallurgie du bronze puis du fer.
Le lien entre les morts et les pâturages
L’implantation d’Elhorrieta n’est probablement pas due au hasard.
La plupart des cromlechs basques se trouvent dans des zones d’altitude utilisées pour l’estive. Cette répartition a conduit plusieurs chercheurs à établir un lien entre les pratiques pastorales et les monuments funéraires.
Selon cette hypothèse, les communautés qui fréquentaient les montagnes auraient choisi d’inhumer symboliquement leurs morts dans ces espaces collectifs, au cœur même des territoires parcourus par les troupeaux.
Les nécropoles auraient ainsi constitué des marqueurs territoriaux autant que des lieux de mémoire.
Cette interprétation explique également pourquoi tant de monuments se concentrent autour des cols et des zones de passage entre vallées.
Cromlech du Col d'Elhorrieta
Un patrimoine fragile
Malgré leur importance archéologique, les cromlechs demeurent particulièrement vulnérables.
Leur faible hauteur les rend difficiles à identifier pour les visiteurs non avertis. L’érosion naturelle, le piétinement du bétail, les travaux forestiers ou encore les aménagements de pistes peuvent entraîner leur dégradation.
Depuis plusieurs décennies, les services du patrimoine et les associations locales œuvrent à leur protection et à leur inventaire systématique.
La préservation de sites comme Elhorrieta constitue un enjeu majeur pour la connaissance des sociétés protohistoriques des Pyrénées.
Cromlechs du Col d'Elhorrieta
Bibliographie
Ouvrages de référence
- José Miguel de Barandiaran, Obras Completas, différents volumes consacrés à la préhistoire et au mégalithisme basques.
- Jacques Blot, Contribution à l’étude des cromlechs des Pyrénées occidentales.
- Jacques Blot, Les Cromlechs des Pyrénées occidentales.
- Jacques Blot, Le Pays basque de la Préhistoire.
- Roger Agache (dir.), ouvrages collectifs sur la Protohistoire française.
Revues scientifiques
- Bulletin de la Société Préhistorique Française.
- Munibe (Antropologia-Arkeologia), revue de la Sociedad de Ciencias Aranzadi.
- Ikuska – Nouvelle collection.
- Bulletin du Musée Basque.
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