Dolmens et cromlechs : les pierres de la mythologie basque

Bien avant que l’archéologie ne révèle leur véritable ancienneté, les dolmens, menhirs et cercles de pierres du Pays basque intriguaient les populations qui vivaient à leurs côtés. Qui avait pu transporter ces énormes blocs jusqu’aux montagnes ? Qui reposait sous ces mystérieux monuments ? Lorsque le souvenir de leurs bâtisseurs disparut, les légendes prirent progressivement le relais.

Dans la tradition populaire basque, ces vestiges furent ainsi attribués à des êtres appartenant à un monde ancien : Jentilak, Mairuak et autres personnages doués d’une force extraordinaire. Les mégalithes devinrent leurs maisons, leurs tombeaux ou les traces de leurs exploits.

Les Jentilak, les géants de l’ancien monde

Parmi les personnages les plus étroitement associés aux mégalithes figurent les Jentilak — les « Gentils ». La mythologie basque les décrit généralement comme des êtres d’une époque très ancienne, antérieure à l’arrivée du christianisme. Dotés d’une force exceptionnelle, ils pouvaient déplacer d’énormes rochers et accomplir des travaux impossibles pour les hommes ordinaires.

Cette force extraordinaire permettait d’expliquer la présence des grandes pierres dressées dans les montagnes. Certains dolmens furent donc considérés comme leurs demeures ou leurs sépultures.

La toponymie basque en conserve encore le souvenir avec des appellations telles que Jentillarri, la « pierre des Jentilak », Jentiletxe, la « maison des Jentilak », ou encore Jentilbaratza, le « jardin » ou « enclos des Jentilak ».

Derrière ces noms légendaires se cachent parfois de véritables monuments préhistoriques.

Barandiaran, des légendes à l’archéologie

Le parcours de José Miguel de Barandiaran illustre parfaitement cette rencontre entre tradition orale et archéologie.

Né à Ataun en 1889, Barandiaran grandit dans un environnement où circulaient encore de nombreuses histoires concernant les Jentilak, les Laminak et les anciennes pierres des montagnes.

Une tradition locale racontait notamment que des Jentilak avaient été ensevelis sous une pierre appelée Jentillarri. En étudiant ces lieux, le jeune chercheur découvrit que ces mystérieuses constructions étaient en réalité des sépultures préhistoriques.

Cette rencontre entre les récits transmis par les habitants et les vestiges archéologiques allait profondément influencer son travail. Avec Telesforo de Aranzadi et Enrique Eguren, il entreprit au début du XXe siècle plusieurs campagnes consacrées aux mégalithes du Pays basque.

Les Mairuak, mystérieux bâtisseurs des montagnes

Les Jentilak ne sont pas les seuls êtres auxquels la tradition attribua les monuments anciens.

Les Mairuak occupent également une place importante. Le terme, parfois traduit par « Maures », ne désigne pas nécessairement ici les Maures historiques. Dans de nombreuses légendes, les Mairuak appartiennent plutôt à une population ancienne et mystérieuse vivant avant les habitants actuels.

Comme les Jentilak, ils auraient possédé une force considérable et seraient à l’origine de certaines constructions extraordinaires.

Plusieurs expressions anciennes témoignent de cette association :

  • Mairuetxe : la « maison des Mairuak », parfois associée à un dolmen ;
  • Mairumahai : la « table des Mairuak » ;
  • Mairubaratze : le « jardin » ou « enclos des Mairuak », appellation pouvant désigner certains cercles de pierres.

La similitude avec les traditions concernant les Jentilak est frappante. Dans les deux cas, les populations historiques attribuèrent les monuments incompréhensibles à un peuple très ancien, presque surnaturel.

Les cromlechs, mystérieux « jardins » de pierres

Dans les montagnes basques, notamment sur les zones pastorales, on rencontre de nombreux cercles de pierres, souvent appelés cromlechs ou harrespilak.

Ces monuments datent principalement de la Protohistoire et correspondent généralement à des monuments funéraires liés à la crémation.

Leur aspect circulaire a nourri l’imaginaire populaire. Le terme baratze, qui signifie notamment « jardin » ou « enclos », apparaît dans certaines appellations traditionnelles. Le cercle de pierres pouvait ainsi devenir le Jentilbaratza, l’enclos des Jentilak, ou le Mairubaratze, celui des Mairuak.

La tradition avait ainsi transformé un ancien monument funéraire dont la fonction avait été oubliée en vestige laissé par un peuple légendaire.

Pourquoi les géants ?

L’apparition de ces récits s’explique assez facilement.

Lorsqu'un berger ou un paysan découvrait un dolmen constitué de plusieurs blocs pesant parfois plusieurs tonnes, une question devait naturellement se poser : comment les anciens avaient-ils pu déplacer de telles pierres ?

La réponse populaire faisait intervenir des êtres capables d'accomplir ce qui semblait impossible à un homme ordinaire.

Les mégalithes devinrent alors les œuvres des géants.

Ce phénomène n’est d’ailleurs pas propre au Pays basque. Dans de nombreuses régions européennes, dolmens et menhirs furent attribués à des géants, des fées ou des personnages surnaturels. Mais au Pays basque, ces croyances ont pris une identité particulière autour des Jentilak et des Mairuak.

La disparition des Jentilak

Une célèbre tradition basque raconte également la fin du monde des Jentilak.

Selon la légende de Kixmi, les Jentilak aperçurent un jour dans le ciel un phénomène lumineux extraordinaire. Incapables d’en comprendre la signification, ils demandèrent conseil à l’un des leurs, très âgé.

Celui-ci comprit que le signe annonçait la naissance du Christ et donc la disparition prochaine de leur monde.

Les Jentilak appartiennent ainsi symboliquement à un temps précédant le christianisme. Leur disparition représente le passage entre l’ancien monde païen et la nouvelle société chrétienne.

Il n’est donc pas étonnant que les monuments préhistoriques, dont l’origine était depuis longtemps oubliée, leur aient été attribués. Les dolmens et les pierres dressées apparaissaient comme les derniers témoins visibles de ce monde disparu.

Selon la légende de Kixmi, les Jentilak aperçurent un jour dans le ciel un phénomène lumineux extraordinaire.

Quand la légende rencontre l’archéologie

Les légendes ne permettent évidemment pas d’expliquer directement les croyances des constructeurs de mégalithes.

Les premiers dolmens du Pays basque remontent au Néolithique, plusieurs millénaires avant que les traditions concernant les Jentilak ou les Mairuak ne soient recueillies. Il serait donc imprudent de considérer ces récits comme la survivance intacte d’une religion préhistorique.

Ils constituent en revanche un témoignage exceptionnel de la manière dont les populations basques ont réinterprété leur patrimoine préhistorique.

Pendant des siècles, les bergers ont continué à faire paître leurs troupeaux près des dolmens et des cercles de pierres. Les monuments faisaient partie du paysage quotidien, mais leur véritable fonction avait été oubliée. Les légendes ont alors donné une identité à leurs mystérieux bâtisseurs.

Ainsi, au Pays basque, un mégalithe possède souvent deux histoires.

La première est celle que révèle l’archéologie : celle des communautés du Néolithique et de la Protohistoire, de leurs morts, de leurs pratiques funéraires et de leur occupation de la montagne.

La seconde appartient à l’imaginaire : celle des Jentilak capables de transporter d’immenses rochers, des Mairuak bâtisseurs de mystérieuses maisons de pierre et des êtres surnaturels peuplant grottes, sources et montagnes.

Entre science et légende, les mégalithes basques sont ainsi devenus bien davantage que de simples vestiges préhistoriques. Ils constituent un véritable trait d’union entre les premiers habitants des montagnes basques et la mémoire populaire qui, plusieurs milliers d’années plus tard, continuait encore à faire parler leurs pierres.

Bibliographie et sources

  • José Miguel de Barandiaran, Diccionario ilustrado de mitología vasca, Obras Completas, La Gran Enciclopedia Vasca, Bilbao, 1972. Une référence essentielle pour les Jentilak, Mairuak, Laminak, Mari et les croyances liées aux pierres et aux montagnes.
  • José Miguel de Barandiaran, Mitología vasca, Txertoa, Saint-Sébastien. Ouvrage fondamental consacré aux principaux personnages, croyances et légendes de la tradition basque.
  • José Miguel de Barandiaran, El hombre prehistórico en el País Vasco, Ekin, Buenos Aires, 1953. Pour replacer dolmens, cromlechs et autres monuments dans leur contexte préhistorique.
  • Telesforo de Aranzadi, José Miguel de Barandiaran et Enrique Eguren, travaux consacrés aux dolmens d’Aralar et aux premières campagnes archéologiques menées dans le massif à partir de 1917.
  • Jacques Blot, Mégalithes du Pays Basque, Éditions Elkar, Bayonne, 1980. Une référence majeure pour les dolmens, tumulus, cromlechs, menhirs et rites funéraires protohistoriques du Pays basque nord.
  • Jacques Blot, « Les rites d’incinération en Pays Basque durant la Protohistoire », travaux publiés notamment par la Société des Sciences, Lettres et Arts de Bayonne et Eusko Ikaskuntza.
  • Eusko Ikaskuntza – Société d’Études Basques, revue Munibe et publications archéologiques consacrées aux monuments mégalithiques et aux traditions du Pays basque.
  • Fondation José Miguel de Barandiaran, archives et ressources consacrées à la vie et aux recherches ethnographiques et archéologiques de Barandiaran : Fondation José Miguel de Barandiaran.

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